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Opinion | La valeur immuable de la culture

L’auteur de ces lignes travaille en production cinéma, télévision et publicité depuis plus de 10 ans.

Depuis la nuit des temps, la culture est utilisée pour unifier les peuples, rassembler les gens autour de valeurs communes et transmettre notre savoir aux générations futures. Si la valeur de la culture n’a jamais été remise en question, celle de ses artisans, cependant, a toujours suivi un chemin sinueux. Même encore aujourd’hui.

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Malheureusement, malgré la valeur immuable de la culture, il semble que la valeur de ses artisans, elle, ne le soit pas. Le nombre d’offres d’emploi de ce genre, principalement partagé via les réseaux sociaux, est légion dans l’industrie. Bienvenue dans un monde où le bénévolat et le don de soi sont la norme. Si ce n’est pas de travailler gratuitement, c’est rarement contre une rémunération honnête. Les artisans se retrouvent alors tels des disciples de la vertu, prêts à se transformer en martyrs ou en brebis sacrifiées pour permettre à la grande mission de l’art de pouvoir poursuivre son ascension.

Au-delà de la cause, plusieurs le font dans l’espoir que cet investissement serve à bâtir leur réseau de contacts, les aide à prouver leur valeur et ainsi leur apporte rapidement des contrats plus raisonnables. Malheureusement, plus souvent qu’autrement, le nouveau contact qu’ils se sont fait sur leur contrat douteux les appellera pour un autre contrat douteux. Et la roue tourne.

Au fil de leurs carrières, même une fois bien établis et ayant finalement décroché des mandats dignes de ce nom, les artisans se retrouveront toujours confrontés d’une manière ou d’une autre à la problématique de la valeur variable de leur travail.

Mais d’où cela vient-il? Le public, lui, paie pourtant volontiers le prix établi pour son billet de cinéma, son abonnement au câble ou à sa plateforme de diffusion en ligne préférée. Alors, si le prix et la valeur de consommation de la culture est acquis et respectée, pourquoi le prix et la valeur de sa fabrication sont-ils aussi volages? Peut-être, pour trouver la réponse, devons-nous investiguer dans les recoins de l’industrie elle-même.

Sans prétention, quelques pistes de réflexions sur cet intriguant paradoxe.

DU PASSE-TEMPS AU TRAVAIL – LA CHANCE QUE J’AI

Le cinéma, le théâtre, la musique et toute forme d’art ont souvent été introduits dans nos vies quand nous étions très jeunes. C’est rapidement devenu une passion, mais c’était surtout quelque chose qu’on pratiquait à côté de notre vie. De par sa nature ludique, ça pouvait nous permettre de vivre de façon équilibrée, de ventiler et recharger les batteries, mais seulement pour ensuite revenir aux choses sérieuses. Ça ne pouvait pas être notre réelle ambition;  ça n’aurait pas été raisonnable. C’est donc seulement après l’école et les devoirs que nous pouvions penser sortir la guitare ou nous présenter aux répétitions de théâtre de la troupe de quartier. Si nous étions coupables d’écart de conduite à la maison, nous allions quand même nous diriger vers l’école ou notre travail à temps partiel le lendemain, mais nous pouvions probablement dire adieu au jam de musique dans le garage du voisin ou à la sortie au cinéma. Bref, l’art nous a toujours été présenté comme un passe-temps, un bonus, beaucoup plus qu’une nécessité ou quelque chose de légitime.

Cependant, épris d’une passion intrinsèque, nous nous sommes donné comme objectif de transformer ce passe-temps en profession. En gardant toujours comme prémisse ou comme sentiment que nous trichions quelque peu, comme si on était passé directement au dessert. C’est comme si nous nous mettions à côté du monde, que nous réécrivions les règles du jeu pour satisfaire nos ambitions personnelles. Pendant que le vrai monde, de façon humble et résolue, se sacrifiait de 9 à 5 pour mettre du pain sur la table de la continuité du monde, nous venions tout juste de décider que nous n’allions rien faire d’autre que ce qui nous plaisait, de jouer, et que le vrai monde allait nous payer pour le faire.

Orgueilleux? Présomptueux? Illégitime? À tort ou à raison, c’est ce qu’on croit tous à quelque part. Qui sommes-nous pour croire que nous pouvons nous élever au-dessus des règles? Entre passion et culpabilité, nous savons que notre position est inespérée, probablement précaire. Nous avons constamment peur que quelqu’un, quelque part, se rende compte de la magouille, nous retire notre dessert et nous demande de manger nos légumes.

Conscients d’être privilégiés, c’est donc avec beaucoup d’humilité que nous avançons sur le chemin de notre profession. Satisfaits de tout simplement avoir des contrats ou travailler, loin de nous l’idée de systématiquement revendiquer des conditions plus avantageuses. En cinéma, être sur un plateau est une opportunité, être payé pour y être est un privilège et être bien payé est inespéré. Après tout, nous sommes même prêts à payer pour garder notre place. Ce qui m’apporte au prochain point.

LE PROJET DOIT SE FAIRE – LE DEVOIR DU PIONNIER

Steve Jobs l’a bien dit: le public ne sait pas ce qu’il veut avant de l’avoir entre les mains. Ça s’applique à la technologie, mais ça s’applique aussi au divertissement. En effet, personne n’a expressément demandé à Star Wars d’exister avant sa sortie, ou à Titanic, ou à toute la filmographie de Denis Villeneuve pour donner un exemple plus proche de nous. Personne ni aucun groupe de pression n’a exigé à ces titres d’exister, mais je suis convaincu que plusieurs déchireraient leur chemise pour empêcher que ces oeuvres soient effacées de la mémoire collective.

L’industrie du divertissement se retrouve donc dans une position de pionnier. Il incombe à nous de prendre les initiatives. Nous devons donner au public ce qu’il ne sait pas encore qu’il veut et faire preuve de vision et de courage pour y parvenir. Nous devons nous sacrifier, nous risquer, mettre notre tête sous le billot pour donner la chance au projet d’exister car si nous ne le faisons pas, qui le fera?

C’est la fameuse mission dont tous les artisans se sentent investis. De toujours inventer, innover, créer des oeuvres qui doivent exister, mais ne sauraient survenir sans notre intervention.

Évidemment, cette démarche demande à tout coup un grand investissement de temps et de ressources et donc disons-le, d’argent. Heureusement, des groupes d’investisseurs ou des mécènes, qui ne sont pas nécessairement des artistes, se sentent également investis de la même mission. Si les artisans interviennent grâce à leur talent, les investisseurs interviennent grâce à leur porte-monnaie. Et l’un ne pourrait exister sans l’autre, et le public jouit en bout de ligne de cette improbable collaboration entre le monde pragmatique de la finance et le monde abstrait de la créativité. On pourrait dire que l’un est le yin et l’autre est le yang du monde culturel.

Au Québec, plusieurs sources d’investissement sont accessibles, mais les investisseurs les plus influents sont sans contredit le gouvernement fédéral via Téléfilm Canada et le gouvernement provincial via la SODEC. À eux deux, ils ont le pouvoir de décider ce que le public verra… ou pas. À la suite d’un long processus, quelques chanceux auront la chance de jouer leur rôle de pionnier en étant rémunérés à leur juste valeur (quoique parfois… on y reviendra plus bas.) Pour la majorité, cependant, c’est moins évident. Face aux refus d’une ou des deux institutions, nous nous retrouvons face à un important dilemme: être ou ne pas être? Nous sommes convaincus que malgré le refus, notre projet a le droit et le devoir d’exister. Après tout, si Elvis a été viré de bord à plusieurs reprises au début de sa carrière, ce ne serait pas la première fois que les décideurs manqueraient de vision. Cette mission, donc, couplée à la motivation de faire avancer notre carrière, fait en sorte que nous choisirons souvent de quand même procéder à la production avec les moyens du bord, en sacrifiant bien entendu salaire et conditions de travail. À chaque fois, non seulement l’équipe principale (producteur, scénariste, réalisateur) est prête à toute éventualité, mais ils peuvent systématiquement compter sur la loyauté d’au minimum une vingtaine ou une trentaine de techniciens et comédiens. C’est à la fois surprenant et tout à fait honorable que de constater qu’en culture, tous les maillons de la chaîne soient prêts à se sacrifier ainsi pour la cause commune. C’est d’ailleurs une des choses qui me rend si fier de pratiquer ce métier.

MAIS QUELLE VALEUR? – LE RÔLE DES LEADERS

Selon moi, on arrive dans le noeud de l’affaire. Si on récapitule un peu, en reliant l’humilité au concept du pionnier, on comprend mieux pourquoi nous acceptons de constamment évoluer sous des conditions de travail plus ou moins favorables. Cependant, comment se fait-il que même lorsqu’un projet est financé par nos ordres gouvernementaux ou tout autre programme de subvention, techniciens et comédiens ont tout de même de la difficulté à obtenir des salaires et conditions qui se respectent? Dans le monde du cinéma, par exemple, il n’est pas rare de travailler sur un film subventionné qui diffère 20 à 30% des salaires de l’équipe. Un différé est un principe qui stipule qu’un artisan accepte de recevoir tout de suite seulement une partie de son salaire et de recevoir la balance plus tard, quand et si le film engrange des revenus. Vous l’aurez compris, les artisans ne récupèrent pratiquement jamais cet argent. Pourtant, sur l’autre film qui se tourne au coin de la rue, avec un scénario d’une ampleur semblable, techniciens et comédiens seront payés la totalité de leur salaire. Mais… pourquoi? L’expérience des artisans, le type de film (auteur ou commercial) et la plateforme de diffusion sont tous des éléments qui peuvent influencer les conditions de travail, mais selon moi, la source de la confusion se trouve à la base, c’est-à-dire entre les syndicats et les investisseurs qui jouent à un jeu malsain de l’oeuf ou la poule.

LES SYNDICATS

On parle d’être payé de façon juste. Mais justement, quelle est la juste valeur d’une maquilleuse? D’un caméraman? D’un accessoiriste? Combien ces artisans devraient-ils gagner par heure? Par jour? On s’entend qu’en venir à statuer sur un salaire horaire pour quelque fonction que ce soit demande beaucoup de recherche, de temps et de discussion. Il y a plusieurs éléments à prendre en considération. Il faut être juste en comparant la valeur du poste au sein de sa propre industrie, mais également au sein de la société en général. Au Québec, l’entité responsable de fixer cette dite valeur dans le milieu culturel, ce sont des syndicats comme l’AQTIS et l’UDA. Ce sont eux qui, en négociant avec la partie patronale (les producteurs), créent des conventions collectives avec des conditions de travail et des grilles de salaires minimums. C’est ce qui est supposé donner à l’industrie le minimum de dignité qui lui revient. Jusque là tout va bien. Mais… regardez le tableau ci-bas:

SALAIRE HORAIRE MINIMUM D’UNE CHEF MAQUILLEUSE EN DATE DE JANVIER 2018*

On remarque tout de suite que soit le salaire horaire ou le nombre d’heures payées à temps simple fluctuent selon la plateforme de diffusion ou le genre de projet. Pourtant, je vous certifie que la nature du travail de la maquilleuse sur une publicité ou une web série est la même que sur un long métrage de fiction. Évidemment, il y aura toujours des scénarios et des concepts plus compliqués que d’autres, mais cette réalité est vraie sur n’importe quel type de projet.

Pourquoi alors la valeur d’un maquillage change-t-elle selon le contexte? Pourquoi une maquilleuse qui s’exécute sur une série télé, au bout de la journée, est moins rémunérée que celle qui travaille sur un film? Pourquoi diable une maquilleuse qui travaille sur une série web, qui comporte les mêmes défis qu’une série télé, se retrouve sans aucune référence? Et finalement, pourquoi la maquilleuse est significativement mieux rémunérée sur une publicité que sur n’importe quel autre type de projet? On pourrait croire que c’est parce que c’est plus difficile, mais non. Si on pousse fort, on pourrait même dire que c’est souvent plus simple. Alors ça devrait être le contraire non?..

Vous êtes perdus? Moi aussi.

Pour tenter de comprendre, passons à un autre tableau:

SALAIRE HORAIRE MINIMUM D’UNE CHEF MAQUILLEUSE EN DATE DE JANVIER 2018*

J’aurais pu ajouter au tableau que pour des petits budgets (autour d’un million), le salaire minimum de 28,55$ peut être différé de 20 à 30%.

En regardant ces deux tableaux, on comprend donc que non seulement le salaire varie selon le genre de projet, mais également selon le budget.

Qu’on se comprenne bien, ça veut dire que la pauvre maquilleuse se retrouve à naviguer entre au moins huit salaires différents!

À travers tout cela, quelle est donc sa valeur réelle? Combien vaut ultimement son travail? Force est de constater que selon les syndicats, son travail vaut ce qu’on est bien prêt à lui donner. Ça dépend de la température. Si vous voulez mon avis, c’est plutôt réducteur.

LES INVESTISSEURS

Le résultat de cette logique, c’est qu’on se retrouve avec des projets équivalents au budget complètement différent. En publicité, par exemple, pour la même ampleur de concept, on se retrouve parfois avec des clients qui paient moins et d’autres qui paient plus. Pourquoi? Parce qu’ils se font charger le budget qu’ils ont au lieu de ce que ça vaut. C’est tant mieux pour le client qui paie moins et c’est tant mieux pour les artisans qui renflouent leur coffre, mais même si on est adepte de Robin des bois, il faut avouer qu’il y a là-dedans quelque chose de profondément injuste et malsain. Le client, lui, est souvent prêt à accepter de payer ce que ça vaut ou à réviser le concept pour s’ajuster à son budget. Il est, à quelque part, plus raisonnable que nous. Ce sont souvent les productions qui, pour se donner toutes les chances d’avoir le contrat, baissent les prix au minimum contre un rendement maximum. On ne peut pas totalement leur en vouloir. Après tout, quand même qu’on voudrait charger ce que ça vaut, qu’est-ce que ça vaut en réalité? Le client, de son côté, serait ensuite fou de ne pas prendre la soumission la plus avantageuse. C’est ainsi que le précédent se crée, et la roue tourne.

Au niveau de la fiction, c’est un principe différent, mais tout aussi pernicieux. Les différents programmes de subventions donnent souvent, en bout de ligne, moins d’argent que le projet commande et puisque le projet doit se faire et qu’on a promis un concept X, ce sont les artisans qui vont piler sur leurs conditions.

Le résultat au final, c’est que les investisseurs donnent moins d’argent à une série web parce que les artisans coûtent moins cher, et les artisans coûtent moins cher parce que les investisseurs donnent moins d’argent. C’est le paradoxe de l’oeuf ou la poule dans toute sa splendeur.

Est-il permis de croire que si les syndicats statuaient de façon unifiée sur la valeur de leurs artisans en se basant non pas sur la grosseur des poches du mécène, mais sur la valeur intrinsèque du travail, les investisseurs verseraient le juste prix?

Suite à un changement de fonctionnement aussi drastique, même si certains projets couteraient moins chers et d’autres plus chers, il n’est pas acquis que ça s’équilibrerait. Dans ce cas, est-ce que les artisans (et le public) seraient prêts à réduire le nombre de projets produits en échange de meilleures conditions de travail? Si on pousse un peu plus loin, est-il permis de penser que si moins de projets voient le jour, mais qu’ils soient tous bien financés, est-ce que ça augmenterait la qualité de nos oeuvres? Est-ce que ça augmenterait l’intérêt du public québécois envers ses produits locaux? Qui sait.

CONCLUSION

Il va sans dire que cet article ne touche qu’à la pointe de l’iceberg. La même confusion règne pour les comédiens et les fournisseurs d’équipement. Pour un producteur, il y a de quoi être confus quand on se fait demander combien vaut une journée de tournage.

En cas de confusion, j’ai souvent tendance à revenir à la base. En toute humilité, je crois que la base d’une culture en santé est ses artisans. Ces gens passionnés qui ne comptent pas les heures et qui travaillent tous en unisson pour offrir au public un produit de qualité, inspirant. Il faudrait être naïf pour croire que l’amour et le dévouement d’une équipe de tournage ne se transmettent pas à l’écran.

Je crois que nous pouvons affirmer sans nous tromper que la culture fait partie intégrante d’une société prospère et équilibrée. En ce sens, pourquoi ne pas se donner la valeur et le respect qu’on mérite, avec au passage un peu de crédibilité? Pourquoi toujours nous utiliser comme la valeur variable d’un projet quand nous en sommes plutôt l’essence?

On pourrait avancer que les artisans sont ultimement trop passionnés pour se faire justice eux-mêmes. Dans ce cas-ci, si l’exemple n’est pas donné par les entités qui régentent notre industrie, qui le fera? Les producteurs? Peut-être un peu. Cet article est du moins mon humble contribution.

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