On jase

On jase | Fugueuse

À l’intersection de la critique et l’analyse, On jase est une discussion dĂ©crontractĂ©e autour d’une oeuvre en particulier. Sans prĂ©tention, sans note ni verdict final, On jase alimente la discussion et laisse le soin au spectateur de se faire sa propre idĂ©e.

ATTENTION! CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS!

Jean-François Ruel et Ludivine Reding dans Fugueuse

Écrit et tournĂ©e de maniĂšre trĂšs crue, Fugueuse ne prend jamais de dĂ©tour. NuditĂ©, drogue, violence, tout y est et on prĂ©fĂšre tout montrer que de cacher quoi que ce soit. Au final, Ă©tait-ce nĂ©cessaire de constamment choquer le spectateur, notamment avec la scĂšne du viol? Certains sujets demandent d’ĂȘtre abordĂ©s de front, pris par le collet et c’est ce que Fugueuse n’a pas eu peur de faire.

Fugueuse Ă  le pouvoir, par la force de ses propositions, de s’incruster en nous. C’est une sĂ©rie qui nous suit constamment et le visionnement ne s’arrĂȘte pas Ă  l’heure qui lui est allouĂ©e Ă  la tĂ©lĂ©vision, se poursuivant dans notre esprit Ă  longueur de journĂ©e. La sĂ©rie s’est permis cette audace, trĂšs rare, de brouiller la ligne entre fiction et rĂ©alitĂ© en nous prĂ©sentant des situations dĂ©licates de maniĂšre frontale, forçant constamment le spectateur Ă  se faire une tĂȘte sur des sujets qu’il aime mieux ranger trĂšs loin dans le tiroir, question de faire comme s’ils n’existaient pas. La premiĂšre Ă©tape de la rĂ©solution de problĂšme n’est-elle pas d’en reconnaĂźtre l’existence? En ce sens, Fugueuse a pris le volant de façon exemplaire en jouant le rĂŽle le plus ancien et le plus noble de la culture: celui de provoquer le dĂ©bat et de faire Ă©voluer les mentalitĂ©s par l’autoroute du divertissement.

Alors, la question qui tue: est-ce que tout cela serait arrivĂ© si le pĂšre de Fanny lui avait permis de suivre ses amis Ă  New-York? Personne ne le sait vraiment, mais une chose est claire: cette question pourrait animer plusieurs heures de discussions entre parents. D’entrĂ©e de jeu, au coeur de la prĂ©misse, la sĂ©rie aborde ce qui est probablement le dilemme le plus ancien de l’Ă©ducation parentale: interdire pour protĂ©ger ou permettre pour Ă©duquer? L’un n’empĂȘche pas l’autre et cette rĂ©flexion est une spirale sans fin, mais ce que je trouve intĂ©ressant, c’est qu’Ă  la base de l’intrigue de cette oeuvre novatrice se trouve une dĂ©cision conservatrice.

À la base de l’intrigue de cette oeuvre novatrice se trouve une dĂ©cision conservatrice.

Mais bon, Fanny est restĂ©e Ă  MontrĂ©al et est arrivĂ© ce qui est arrivĂ©. Cependant, je ne compte plus les fois oĂč je me suis mis les mains sur la tĂȘte en signe de dĂ©sarroi vis-Ă -vis la naĂŻvetĂ© sans nom de la jeune fille. Parfois, il faut avouer que ça frĂŽlait mĂȘme la stupiditĂ©. Est-il vraiment rĂ©aliste de penser que quelqu’un soit aveugle Ă  ce point? Probablement que Fanny, ayant Ă©tĂ© Ă©levĂ©e Ă  l’Ă©cart des dures rĂ©alitĂ©s de ce monde, n’est simplement pas Ă©quipĂ©e pour faire face Ă  la musique. Trop protĂ©gĂ©e par son entourage, trop Ă©levĂ©e dans la ouate, elle n’a alors pas pu se bĂątir l’esprit critique qui lui aurait permis de s’ouvrir les yeux sur la situation.

Son amie Ariane, provenant plutĂŽt d’une famille Ă©clatĂ©e qu’on pourrait qualifier de dysfonctionnelle, se fait Ă©galement prendre dans les mailles du filet. Était-elle plus prĂ©disposĂ©e que Fanny Ă  tomber dans les mains de mauvaises personnes? Peut-ĂȘtre, mais le but de la sĂ©rie est clairement de nous dĂ©stabiliser et nous dĂ©montrer que nous ne devons rien tenir pour acquis. AprĂšs tout, la fin ne suggĂšre-t-elle pas que mĂȘme la petite soeur de Fanny pourrait se faire prendre? Personne n’est Ă  l’abri.

La famille Couture avec David Poirier (Mathias), Claude Legault (Laurent), Mayssa Resendes (Anabel), Lynda Johnson (MylĂšne) et Ludivine Reding (Fanny.)

Personne n’est Ă  l’abri, car nous avons affaire Ă  des manipulateurs professionnels. D’ailleurs, selon moi, c’est ici que repose tout le gĂ©nie de cette surprenante sĂ©rie: la force de ses antagonistes. Damien, interprĂ©tĂ© de maniĂšre magistrale par Jean-François Ruel, est probablement le personnage tĂ©lĂ©visuel le plus obsĂ©dant que j’ai vu depuis Lyne la pas fine dans Les Invincibles. MĂȘme si leurs actions riment toujours avec malice, nous n’arrivons tout de mĂȘme pas Ă  les haĂŻr complĂštement et une partie de nous leur reste solidaire. Ce sont des ĂȘtres complexes et les auteurs de la sĂ©rie, en tandem avec les interprĂštes, rĂ©ussissent de maniĂšre brillante Ă  nous faire comprendre que leurs motivations sont nobles. En d’autres mots, de leur point de vue, ils ne croient pas faire le mal et quand ils le font, il faut leur pardonner parce que c’est hors de leur contrĂŽle. Pensons Ă  l’ambigu personnage de Natacha, si bien Ă©crit, qui est constamment tiraillĂ© entre la volontĂ© de sauver Fanny et la volontĂ© de sauver sa propre vie. À la fin, qui peut vraiment lui en vouloir de ne pas prendre action?

Damien est probablement le personnage tĂ©lĂ©visuel le plus obsĂ©dant que j’ai vu depuis Lyne la pas fine dans Les Invincibles.

Le seul personnage clairement affichĂ© comme un mĂ©chant est le proxĂ©nĂšte Carlo, qui selon moi sert justement Ă  dĂ©dramatiser le personnage de Damien; voilĂ  une dĂ©cision de scĂ©nario trĂšs audacieuse. Au niveau moral, c’est un jeu dangereux que de chercher Ă  nous rendre compatissant envers un ĂȘtre si mal intentionnĂ©, mais dans le cadre de cette sĂ©rie, c’Ă©tait nĂ©cessaire et mĂȘme hautement brillant. En effet, au niveau de la prĂ©vention, il Ă©tait important de souligner et d’illustrer que malgrĂ© les apparences, le mal se prĂ©sente souvent sous de beaux atours, pavĂ© de bonnes intentions. Le personnage tout en nuances de Damien renforce donc le propos de la sĂ©rie, Ă  savoir que personne n’est Ă  l’abri, car nous-mĂȘmes aurions pu nous attacher Ă  lui. Il faut toujours se mĂ©fier.

Jean-François Ruel (Damien) et Iannicko N’Doua (Carlo.)

La finale m’a laissĂ© un peu perplexe par contre. DĂ©viant vers un ton Ă  l’eau de rose, a-t-on voulu fermer les livres sans trop prendre de risques? Si c’est le cas, c’est un choix Ă©tonnant de la part d’une sĂ©rie qui s’est construite Ă  grands coups de tĂ©mĂ©ritĂ©. Qu’adviendra-t-il de Damien? Il arrive, mĂȘme si ce n’est pas prĂ©vu, que des personnages deviennent plus grands que nature et c’est ce qui est arrivĂ© avec celui-ci. Pour le meilleur et pour le pire, il a dĂ©fini l’identitĂ© de Fugueuse et le destin de la sĂ©rie est maintenant intimement liĂ© au sien. Je ne sais pas ce que la production a dans ses cartons pour la saison 2, mais si on regarde du cĂŽtĂ© des Invincibles et de Lyne la pas fine, les auteurs ont au final jugĂ© que la seule façon de mettre un terme Ă  la sĂ©rie Ă©tait de faire mourir le personnage. Assistera-t-on au mĂȘme dĂ©nouement? Il sera intĂ©ressant de le dĂ©couvrir.

Je disais plus tĂŽt que Fanny n’avait probablement pas les outils nĂ©cessaires pour faire face Ă  la situation qui s’est prĂ©sentĂ©e Ă  elle. En manque de repĂšres, elle n’a pas vu venir le piĂšge qui se dessinait. Maintenant, grĂące à Fugueuse, plusieurs jeunes tĂ©lĂ©spectatrices sont plus outillĂ©es qu’elles ne l’Ă©taient et elles ont pu prendre conscience de l’ampleur des actes et des manipulations dont elles peuvent ĂȘtre victimes. Au final, on ne peut qu’applaudir une telle initiative.

Fugueuse

Sérié télé de fiction, TVA

RĂ©alisĂ© par Éric Tessier et mettant en vedette Ludivine Reding, Jean-François Ruel, Claude Legault et Lynda Johnson.

Disponible en rattrapage sur illico.

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