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Entrevue | La course des tuques: un trop rare film d’animation québécois!

La course des tuques (cliquez ici pour accéder à l’horaire en salles), film d’animation québécois et suite de La guerre des tuques 3D (2015), relecture réussie du grand classique du même nom, est à l’affiche depuis maintenant un peu plus d’une semaine et les critiques sont unanimes: c’est un vif succès!

Racontant l’histoire d’un groupe d’enfants qui organisent une spectaculaire course de luge dans un petit village rural, le film peut non seulement se targuer de rassembler une impressionnante brochette d’acteurs (Hélène Bourgeois Leclerc, Mehdi Bousaidan, Gildor Roy, Ludivine Reding, Mariloup Wolfe, Sophie Cadieux, Catherine Trudeau, Anne Casabonne, …), il peut surtout s’attribuer le mérite de vouloir dompter des territoires sauvages que peu de longs métrages de la belle province osent même aborder.

Effectivement, rares sont ceux qui osent s’aventurer dans les méandres de l’animation, la technologie et la main-d’oeuvre requise pour l’exploiter n’étant pas nécessairement ce qu’il y a de plus abordable en ville. Ajoutons à cela le courage requis pour s’adresser aux jeunes enfants, un public beaucoup moins facile qu’il n’y parait, et vous avez ici la prémisse parfaite d’un projet casse-gueule.

Qu’à cela ne tienne, la productrice Marie-Claude Beauchamp, fondatrice de la boîte spécialisée en animation CarpeDiem Film & TV, n’a pas hésité à foncer tête première dans ce défi colossal et la récompense étant souvent à la hauteur des obstacles, le résultat est un film pivot qui donne la chance au Québec de dire au monde entier (et à nous-mêmes!) que oui, nous aussi, nous sommes capables de faire du cinéma d’animation de qualité et que oui, nous aussi, nous sommes capables de faire rêver petits et grands dans un format universel qui peut tout à fait conjuguer contenu et divertissement.

Pour souligner la sortie de La course des tuques donc, mais également pour discuter du cinéma d’animation en général, entrevue avec la productrice Marie-Claude Beauchamp.

ENTREVUE

Marie-Claude Beauchamp est active dans l’industrie du film et de la télévision depuis au-delà de 25 ans. Elle est la force de locomotion derrière CarpeDiem Film & TV, qu’elle a fondé en 2004 afin de faire voyager des histoires universelles pour familles et enfants partout dans le monde. Elle se spécialise en coproductions internationales et est reconnue comme une productrice qui se fait un point d’honneur de comprendre et d’honorer les différents besoins de ses partenaires. Elle a produit des films tels que La guerre des tuques 3D, La course des tuques, The legend of Sarila, Puppety in the fall et bien d’autres encore. © Crédit photo Sandra Larochelle.

Cette entrevue est une transcription libre de notre conversation téléphonique.

PLANLARGE.CA: Si on recule un peu dans le temps, qu’est-ce qui a mené à une relecture de La guerre des tuques en premier lieu? Quand on pense à un film culte comme celui-ci, n’y a-t-il pas une certaine crainte de ne pas être à la hauteur?

MARIE-CLAUDE BEAUCHAMP: À l’occasion du 25ième anniversaire du film original, une pétition circulait pour qu’une nouvelle version soit produite, et c’est à ce moment-là que Rock Demers (producteur de La guerre des tuques de 1984) est venu me voir pour me proposer le projet. Il faut dire qu’on se connaissait depuis fort longtemps! Évidemment, il a longuement muri et réfléchi la chose, mais au final, il trouvait important d’installer un héritage qui allait pouvoir reconquérir le coeur des Québécois d’aujourd’hui et perdurer pour un autre cycle de 25 ans.

Une scène de La guerre des tuques (1984)

PL: L’idée de l’animation est venue de lui?

MCB: Oui! C’est la raison pour laquelle il est venu me voir d’ailleurs 😉 ! En fait, l’animation représentait une occasion parfaite de revisiter le film tout en étant différent. En plus de pouvoir s’adresser à un vaste public dans un format actuel et universel, cela permettait d’éviter les comparaisons qui, inévitablement, allaient avoir eu lieu si la nouvelle version était également en prises de vue réelles. De cette manière, donc, nous ajoutions à la mémoire de l’oeuvre sans toutefois risquer de la souiller.

Le producteur Rock Demers, expliquant ce qui a mené à l’idée d’une relecture et d’un film d’animation.

PL: Revenons à aujourd’hui. Pour La guerre des tuques 3D, étant une relecture, vous aviez un scénario bien précis sur lequel vous baser. Pour La course des tuques, cependant, vous partiez cette fois-ci d’une page blanche. Comment avez-vous abordé l’écriture?

MCB: Au départ, il y avait quand même plusieurs éléments qui allaient de soi: nous voulions garder le même univers, le même groupe d’enfants, le même ton et la même âme. Restait à trouver un thème. Le premier parlant d’amitié, nous nous sommes cette fois-ci dirigés vers la compétition (et l’importance de continuer à cultiver l’amitié même dans ce contexte.) L’idée de la course est donc née, et nous trouvions cette activité très rassembleuse. Vous savez, ce ne sont pas seulement les garçons qui aiment la course! 😉

Le but principal était de trouver une manière de ne pas décevoir le public d’origine, tout en satisfaisant les nouveaux venus.

PL: Est-ce que je me trompe ou l’écriture de La course des tuques a débuté pendant la production du premier?

MCB: C’est exact! Pendant la fabrication de La guerre des tuques 3D, nous avons tenu une série de focus group avec des enfants et déjà, ils me demandaient quand allait sortir la suite! Ils adoraient! Même si ce qu’ils voyaient était seulement une animatique, une version de travail très brute de ce que le film aura l’air au final. C’était très positif donc! En plus de nous conforter sur la légitimité de notre démarche et sur la pertinence d’une suite, cela a également contribué à préciser son intrigue. Par exemple, quand on a demandé aux enfants quels personnages ils voudraient être, ils ont répondu de manière presque unanime François les lunettes et Lucie! Cela nous a donc dirigés pour une partie de l’histoire.

François les lunettes

PL: Est-ce que Rock Demers a lu le scénario? Était-ce important pour vous d’avoir sa bénédiction?

MCB: C’était évidemment important pour nous de respecter l’esprit de l’univers d’origine. En ce sens, sans toutefois être un processus d’approbation officiel, Rock Demers a pris le temps de lire les différentes versions oui.

PL: Jean-François Pouliot a assuré la réalisation de La guerre des tuques 3D, mais c’est cette fois-ci Benoit Godbout qui est aux commandes. Pourquoi?

MCB: En fait, Jean-François était sur autre chose et Benoit devenait alors un choix incontournable. Pourquoi? Parce que Benoit Godbout a dessiné, conceptualisé et réalisé la série télé dérivée Les Mini-Tuques, qui s’adresse aux 4 à 8 ans, en ondes sur Télétoon et sur Treehouse depuis plusieurs années. C’était donc une suite logique, lui qui était déjà bien imprégné de l’univers, et c’est d’un commun accord avec Jean-François que la transition s’est opérée. Ceci dit, Jean-François Pouliot est tout de même resté dans l’entourage en tant qu’accompagnateur et consultant.

Benoit Godbout, Marie-Claude Beauchamp et Jean-François Pouliot. Source: Twitter.

PL: Au niveau de la technique d’animation, comment ce deuxième volet se différencie-t-il du premier? Considérez-vous qu’il y a une évolution?

MCB: Lors de la production du premier film, La guerre des tuques 3D, nous avons passé beaucoup de temps à trouver ce que j’appelle le look and feel, la signature de notre visuel. Comment allions-nous nous démarquer des autres? Au final, nous en sommes sortis avec un trait très organique, inspiré de l’univers du dessin. Nous en sommes très fiers, nous avons ici quelque chose d’unique, quelque chose de reconnaissable en un seul coup d’oeil. Pour le deuxième, ce travail de recherche étant déjà effectué, nous avons pu canaliser nos efforts à peaufiner le tout, pousser plus loin la palette de couleurs, les ombrages, l’animation en tant que telle.

Il y a une évolution oui, nous pouvons dire sans conteste que La course des tuques est plus raffinée.

PL: En tant que productrice, comment abordez-vous ce travail de recherche, d’animation? Dans un monde où les possibilités sont infinies, comment définissez-vous les limites, les priorités?

MCB: C’est la grande question! Effectivement, en animation, tout est possible! Il n’y a pas de limite à ce qu’un animateur peut accomplir, il ne dépend de rien d’autre que lui, en autant qu’il y mette le temps, et comme le temps c’est de l’argent, il faut poser un contrôle! On ne se le cachera pas, évidemment que c’est enivrant, cette occasion d’atteindre la perfection, de pouvoir changer sans arrêt la couleur ou la texture de chaque parcelle de l’image jusqu’à être satisfait et finalement encore changer d’idée, mais il faut garder la tête froide, toujours se rappeler que la technique doit être mise au service de l’histoire, pas le contraire. Alors quand vient le temps de choisir, de prioriser, c’est notre manière de réfléchir, on prend du recul et on se dit: est-ce que ce sur quoi j’obsède (par exemple le flocon de neige en arrière-plan) rend service à l’histoire ou bien je ferais mieux de canaliser mes efforts sur l’objet que le personnage tient entre ses mains qui lui, à un impact sur l’intrigue?

Un croquis du village de la Guerre des tuques 3D, inspiré des suites d’un repérage de trois jours à Charlevoix, lieu de tournage du film original. Crédit: CarpeDiem.

PL: Pour continuer dans la technique, je remarque qu’il n’y a pas le mot 3D dans le titre cette fois-ci, est-ce parce qu’il est offert seulement en version 2D?

MCB: Pas du tout! Vous pouvez le voir en 3D tout comme La guerre des tuques 3D! La raison pour laquelle nous avions ajouté ce terme dans le titre du premier film était tout simplement pour éviter la confusion avec l’original. Ce n’était cette fois plus nécessaire.

PL: Vous considérez donc que cette technologie est aussi pertinente qu’en 2015?

MCB: Vous savez, le temps des fêtes est une période particulièrement fertile où beaucoup de films, surtout de grosses productions américaines, se battent pour avoir accès à des écrans. Dans cette optique, de présenter du 3D nous donne un certain avantage puisque les salles disposant de cette technologie ont nécessairement besoin de films à présenter, et étant donné que nous faisons parti des rares à offrir cette option, cela nous permet de rester en salles plus longtemps.

En fait, nous n’avons jamais eu l’intention de retirer la 3D de la stratégie.

PL: Parlant de salles… Les histoires que vous mettez de l’avant transmettent de bonnes valeurs et sont inspirantes pour les jeunes qui sont à l’écoute. Je crois qu’en plus de les toucher à travers vos films, vous vous efforcez de les rejoindre de manière plus concrète?

MCB: Tout à fait! Et c’est très important pour nous. Je crois beaucoup en la mission sociale du cinéma, qui plus est du cinéma pour enfants, et je m’efforce de tout mettre en oeuvre pour que le message ait un impact concret dans la vie du public. Par exemple, nous avons été à la rencontre de plus de 35 000 enfants à travers le Québec pour les sensibiliser aux bienfaits de jouer à l’extérieur et leur transmettre le plaisir de jouer librement. Pour La course des tuques, c’est à travers tout le Canada que nous voyagerons à partir du 15 janvier, en partenariat avec Participaction.

L’équipe de La Guerre des Tuques 3D, présenté par Natrel au Carnaval de Québec en 2016. Source: Facebook.

PL: Dérivons un peu vers le sujet du cinéma d’animation en général. Ce n’est pas un art facile… Pourquoi avoir choisi d’en faire votre créneau?

MCB: Pour plusieurs raisons! Évidemment, cela me motive énormément de m’adresser aux enfants et leurs familles, de leur transmettre de bonnes valeurs dans un format qui les rejoint. Qui plus est, l’animation est un genre universel qui s’exporte bien, qui a le potentiel de rejoindre le plus grand nombre et donc, le but de mes films étant d’être vus, pourquoi y aller d’une autre manière? Au niveau stratégique, même si les salles perdent du terrain au profit des plateformes en ligne, il n’en reste pas moins qu’une sortie familiale au cinéma reste un événement  spécial, une sortie prisée et une manière de se faire plaisir qui heureusement, ne semble pas être sur le point de disparaître! Au niveau financier, même si la production d’un film d’animation est plus dispendieuse qu’un film en prises de vues réelles, nous avons quand même une belle opportunité d’aller chercher des fonds en coproduction puisque c’est un genre qui s’y prête bien, les tâches pouvant se partager aisément entre les différents partenaires. Ajoutons à cela que les coproductions apportent automatiquement une distribution accrue, et nous avons là une formule gagnante! Et je n’ai même pas parlé de la télévision, de la musique et des produits dérivés! C’est tout un univers jovial et rassembleur qui s’ouvre à nous!

Making of de Pour commencer, chanson titre de La course des tuques interprétée par Alex Nevsky.

PL: Je suis entièrement d’accord avec tout cela, mais si c’est une formule à ce point gagnante, pourquoi n’en produit-on alors pas plus au Québec?

MCB: Il n’y a pas de réponse simple, mais évidemment, nous ne pouvons esquiver la question monétaire. La course des tuques commandait un budget d’environ 12 millions, et notre capacité à payer se situant généralement autour de 4-6 millions, c’est un grand pas à franchir. Comme je vous disais plus tôt, ce défi peut être contourné à l’aide d’une coproduction, mais ce n’est pas non plus une solution qui peut être prise pour acquise à chaque occasion…

PL: À moins de me tromper, ce n’est pas un type de production qui est très ancré dans notre culture non plus…

MCB: Effectivement, c’est un cercle vicieux. Peu de films d’animation sont produits, donc peu de producteurs ont le réflexe d’en produire. Étant donné que peu de producteurs sont intéressés, peu d’écoles offrent une formation et donc pour ceux qui seraient tentés par l’aventure, ils ne trouveront pas de ressources. En bout de ligne, peu de demandes étant faites en ce sens auprès des institutions qui financent nos projets, peu d’outils sont en place pour reconnaître le caractère particulier de ce genre. Ceci dit, je m’efforce de m’impliquer à ce niveau et de travailler constamment à ce que ça s’améliore.

Un peu comme l’industrie du jeu vidéo, nous aurions besoin d’une méthode de formation et de financement plus spécifique, plus adaptée.

PL: Et notre hiver, notre Noël? Pourquoi ne sommes-nous pas nous plus portés que cela à le raconter dans nos films?

MCB: Pour l’hiver, je ne sais pas! On dirait que les gens trouvent que c’est trop morne, que l’été est plus joyeux, plus passe-partout, mais pas nécessairement! Je m’efforce de le dire et de le démontrer, l’hiver, c’est exotique 🙂 ! Sinon, pour les films de Noël, il y a encore une fois une question de stratégie. Premièrement, dans le temps des Fêtes, énormément de grosses productions américaines se livrent bataille pour du temps-écran, alors pour un film québécois, c’est encore plus difficile! Pour La guerre des tuques 3D et sa suite, nous avons eu la chance de compter sur le fait que ce soit tiré d’une oeuvre culte, mais même à cela, nous avons pris la décision d’enlever toute référence à Noël, juste au cas où la sortie serait repoussée! Effectivement, au niveau de la distribution, la stratégie entourant la date de sortie évolue constamment, tout dépendant de l’opposition qui se présente de la part des Américains, alors si on fait un film qui repose sur Noël et que ce film sort finalement au printemps, on est bien mal pris!

Une scène de Bach et Bottine (1986), un des rares films québécois à embrasser notre hiver, une stratégie qui semble dater d’une époque révolue.

PL: Heureusement, il n’y a pas que les salles de cinéma!

MCB: Effectivement! Pour vous donner une idée de l’émergence et de l’importance des autres moyens de diffusion, sur les 60 pays dans lesquels La course des tuques prend l’affiche, seulement 10 le font en salles! Tous les autres, c’est via d’autres types de plateformes!

PL: Marie-Claude Beauchamp, un énorme merci pour votre temps et votre générosité! Je suis très heureux de constater que notre cinéma d’animation est encore bien en vie et encore plus heureux de vous savoir de la partie pour faire évoluer l’industrie!

MCB: Merci beaucoup! Ce fut un plaisir!

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